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Un
peu de lecture ...
Les
ronfleurs de refuge
A
propos d'avalanches
Chamonix
Zermatt en 1927
La Montagne
Revue du CAF de
novembre-décembre 1930
Le Cervin
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CHAMONIX ZERMATT à ski en 1927
Par Valentine BALLY-LEIRENS
Article paru dans La Montagne (Revue du
Club Alpin Français) de novembre-décembre 1930
1re ÉTAPE: AROLLA
Samedi 20 Mars 1927 - La veille de bon matin, notre
caravane a quitté la vallée de Chamonix. Nous sommes
quatre, Joseph RAVANEL, le Rouge, son fils Arthur, Alphonse COUTTET,
et moi. Nous avons traversé le Col de la Forclaz, d'où
nous sommes descendus sur Martigny. De là, nous avons pris
le train pour nous rendre à Sion, où nous avons couché.
Et maintenant, dans la robuste torpédo, qui,
par cette radieuse matinée d'avant printemps, nous emporte
au fond du Val d'Hérens, je me sens transportée d'allégresse
et d'espérance. J'aspire à pleine poitrine l'air pur
et vivifiant, et mes regards extasiés ne peuvent se détacher
des blanches cimes, qui se profilent, vaporeuses, sur l'azur pâle
du ciel.
Evolène. Tout le pays est en fête pour
la St- Joseph. Sur la place de l'église, les villageois sont
rassemblés, dans une joyeuse animation. Les femmes et les
jeunes filles, dans leurs atours du dimanche, arborent le costume
local : ample jupe plissée, corselet de velours, d'où
sortent les manches d'une claire chemisette, fichu rouge, et ce
curieux chapeau plat qui s'abaisse de chaque côté du
visage.
De suite après le déjeuner, nous partons,
nous dirigeant tout au fond de la vallée, vers le village
des Haudères. Nous marchons face au soleil, dont les ardents
rayons nous éblouissent. La première partie de la
montée, dans le Val d'Arolla, est encore pénible,
car le soleil continue à darder, et le sentier grimpe dur.
Mais plus haut la pente du chemin s'adoucit.
Une brise rafraîchissante s'élève,
les ombres s'allongent, annonçant l'approche du soir. Dans
la neige poudreuse, les skis glissent délicieusement.
Voici Arolla (1 900 mètres), désert
et silencieux, blotti sous les pins. Voici le chalet qui doit nous
abriter cette nuit, et de le trouver ainsi dans la blanche solitude
du vallon lointain, il me semble que je vais, comme dans un conte
de fée, entrer dans une de ces petites maisons mystérieuses
qui s'ouvraient soudain pour recueillir les voyageurs égarés.
La grande salle, aménagée en dortoir, s'éclaire
de plusieurs fenêtres à petits carreaux, un gros poêle
de pierres grises où l'on entretient un bon feu y fait bientôt
régner une réconfortante chaleur. Et dans la grande
paix nocturne, la lune, qui monte dans le firmament pur, argente
de ses froids rayons les vastes champs immaculés, que seules
parcourent les bêtes sauvages.

Tête de Valpeline et Tête Blanche vues de la Wandfluh
Photo A.Klepfenstein
2e ÉTAPE: CHANRION
Dimanche 21 Mars - 4 heures. La clarté de la
lune est si brillante, que nous suivons sans hésitation la
trace de skis qu'Arthur et Alphonse ont été ouvrir
la veille, jusqu'à la moraine. Après une traversée
sous bois, nous nous élevons assez rapidement en grands lacets,
sur la pente raide de la moraine. Au-dessus le vallon monte doucement,
jusqu'à la brèche du Pas de Chèvre.
Une lueur indécise blanchit l'orient, et peu
à peu l'aurore colore de tendres nuances la voûte céleste
où pâlissent les astres. Le jour arrive dans toute
sa gloire, éblouissant d'or, d'argent, vibrant d'azur...
Le soleil, la neige, le ciel, thème divin de la sublime symphonie
qui exalte et ravit mon âme dans les sphères du parfait,
de l'ineffable bonheur...
Nous arrivons au Pas de Chèvre. La belle pente
aux molles ondulations se dérobe brusquement en une paroi
verticale baignée d'ombre froide, surplombant le glacier,
qui s'étend à nos pieds, immensité blanche
encadrée de sommets neigeux.
Tout là-bas une échancrure découpe
l'horizon... C'est le Col du Seillon (3250 mètres) où
nous devons passer. Un rappel de corde d'une quinzaine de mètres
nous amène au glacier. Les skis, liés en faisceaux,
sont descendus à bout de corde par deux des nôtres
qui ne tardent pas à nous rejoindre.
Maintenant notre colonne, reformée en bon ordre,
glisse sur la surface endiamantée, scintillante de mille
feux. Et c'est si beau de s'en aller ainsi dans la lumière
rayonnante, et dans l'air limpide, que nous nous trouvons au sommet
du col sans nous être aperçus de la montée.
De l'autre côté un plateau démesuré s'allonge
à perte de vue, jusqu'à une dépression lointaine
qui m'apparaît comme une porte s'ouvrant sur l'infini. C'est
notre but prochain... le Col du Mont Rouge (3341 mètres),
le troisième de l'étape.
Il est 9 heures. Une courte pause pour admirer les
montagnes, nous orienter, et faire une légère collation.
Puis... en route. Je me retourne souvent pour suivre des yeux notre
mince trace de skis. Ce fil ténu, qui seul nous relie au
reste du monde, se dévide peu à peu sur les étendues
glaciaires, preuve éphémère et si fragile de
notre voyage à travers ces solitudes. Devant nous, la distance
qui nous sépare du col diminue de plus en plus, enfin nous
y sommes, et nous découvrons l'autre versant. La pente en
est raide et la neige dure. En bas, sur le replat du glacier, elle
s'améliore. Aussi, comme la chaleur de midi se fait sentir,
nous ne nous pressons pas pour arriver à Chanrion (2410 mètres),
où Arthur et Alphonse nous ont précédés,
dans la louable intention de préparer le thé.
Nous trouvons en effet nos deux gaillards très
occupés à bombarder le toit du refuge à coups
de boules de neige: ceci n'est pas seulement un sport, destiné
à fortifier les biceps, c'est surtout, comme ils nous l'expliquent,
un moyen ingénieux de suppléer à la fontaine
voisine, profondément enfouie en cette saison. Au contact
des tôles surchauffées, la neige se liquéfie
et l'eau qui en découle est précieusement recueillie
dans un baquet placé sous la gouttière.
En pénétrant dans la cabane, nous avons
la bonne surprise de la trouver bien mieux aménagée
qu'on nous l'avait annoncé. Elle est pourvue de l'indispensable,
sinon du nécessaire. Il y a du bois, de la paille, des couvertures,
quelques ustensiles. Allons, nous aurons là un abri tout
à fait convenable pour nous restaurer, nous détendre
et reposer.

Massif de Zermatt, vu de la Pigne d'Arolla, en 1896
Photo P.Sisley
3e ÉTAPE: SCHONBUHL
Lundi 22 Mars - Réveil 1 heure; départ
2 heures; la lune luit dans son plein, on y voit clair comme au
grand jour. Il faut redescendre jusqu'au fond de la vallée,
puis remonter une côte assez rapide pour gagner le plateau
du Glacier d'Ottéma.
Une plaine qui s'en va devant nous sans limite, se
perdant tout là-bas vers le ciel nocturne d'argent bleuté.
A droite et à gauche, très loin, des montagnes s'élèvent
brillantes sous la clarté lunaire. C'est un paysage dur et
net qui évoque les sites de la région polaire. Pour
compléter l'illusion, un vent glacial nous arrive de face,
nous transperçant de son souffle cruel, aigu comme une lame
acérée d'acier. Malgré plusieurs paires de
moufles superposées, le froid gagne mes mains qui s'engourdissent.
Toutes sortes de moyens, morsures, massages, frictions sont employés
pour rétablir la circulation; enfin la douloureuse et salutaire
onglée m'avertit que le danger des gelures est écarté
pour cette fois.
Heureusement aussi, nous obliquons à droite,
dans la direction des Col du Petit Mont Collon (3 300 mètres)
et de l'Evêque et nous nous trouvons soudain abrités
par un massif qui coupe le vent à notre gauche. Quelle détente,
quel réconfort ! Aussi la montée, bien qu'assez longue,
me paraît-elle reposante.
A 7 heures 30 nous sommes au Col de l'Evêque
(3 393 mètres) où nous trouvons le soleil. II était
temps, les provisions commençaient à geler dans les
sacs.
La descente vers le Glacier supérieur d'Arolla est un rêve.
Sur la pente régulière et moelleuse, les skis nous
emportent dans un envol, tandis-que la neige de cristal pulvérisé
mousse derrière nous comme un flot d'écume. Pourquoi
faut-il que ce bonheur soit si vite passé ? car une fois
arrivés en bas, nous devons accomplir un fastidieux trajet
à plat pour arriver au pied du Mont Brulé (3 365 mètres).
Nous y accédons par un couloir assez raide. Comme la neige
porte, nous nous élevons rapidement en droite ligne après
avoir quitté nos skis.
J'ai hâte d'arriver au sommet du couloir, pour
voir ce qu'il y a au delà; m'y voici enfin, et j'aperçois
une sorte de très large esplanade qui, d'un côté,
domine les précipices de la Valepelline, et qui, de l'autre,
longe la chaîne rocheuse des Bouquetins. Tout au fond une
succession de vastes gradins aboutissent au Col de Valpelline (3562
mètres).
Il est 11 heures, le soleil est de feu sur ce versant
italien des Alpes. Pas un souffle d'air; une atmosphère d'étuve.
Et il faut arriver à cette dépression lointaine qui
nous attend là-bas, aux confins de l'horizon. Mais il n'y
a pas à hésiter... courage et... en avant ! La température
devient toujours plus brûlante, l'astre du jour, à
son zénith, flamboie ; la haute paroi qui se dresse à
notre gauche nous renvoie des effluves embrasés de fournaise
ardente. Nous sommes en nage, la chaleur nous étourdit, la
lumière nous éblouit. Nous cheminons péniblement,
nous arrêtant souvent pour chercher en vain à aspirer
un peu d'air frais.
De temps en temps, je jette un coup d'œil vers
le col, il me paraît toujours plus éloigné,
il me semble que je ne l'atteindrai jamais. Et pourtant tout doucement,
nous avançons quand même. Des montagnes tout à
l'heure encore invisibles, surgissent graduellement devant nous
de la ligne faîtière du col qui s'abaisse toujours.
Encore quelques mètres et c'est la fin de cette
pénible épreuve. Etourdis, accablés, nous nous
laissons choir sur la neige. Il est 13 heures 30. Grâce à
une légère brise qui nous rafraîchit, nous nous
remettons bientôt. Nous regardons autour de nous et nous admirons
le féerique panorama. Au Nord, les massifs formidables des
géants de 4 000 mètres perdus dans une brume bleuâtre,
lointains et irréels comme un mirage. A notre droite le Cervin
s'élance, noir et terrible, tel une tour infernale, hallucinante
vision dantesque qui fait frémir d'épouvante. Plus
près de nous, la Dent d'Hérens, belle et noble, elle
aussi, mais diminuée par son écrasant voisin. Au Sud
les Alpes italiennes, toutes dorées dans une apothéose
de rayons.
Cependant, le temps passe, il est plus de 14 heures
et le versant de Z'Mutt nous attend. Mais les mots me manquent pour
décrire l'enchantement de cette descente. Le glacier déploie
à nos yeux ravis la magie de ses pentes, recouvertes d'une
poussière de cristal, que nos skis fendent en se jouant ;
nous volons, nous virons, nous évoluons à notre fantaisie
sur l'immensité immaculée. On dirait une gigantesque
page blanche où s'inscrivent les capricieuses spirales de
nos traces entremêlées. Les fatigues, les peines de
cette journée sont abolies, oubliées; rien n'existe
plus que la griserie de l'heure présente.
Mais soudain il faut s'arrêter. L'éperon
rocheux du Stokje qui s'abîme jusqu'au plateau inférieur
du glacier, nous rappelle brusquement aux réalités
d'une randonnée en haute montagne. Il faut déchausser
les skis et descendre tout droit dans un couloir à pic, coupé
par places de barres rocheuses. Comme la neige est stable, je n'ai
pas d'inquiétudes; j'avance bravement tout en constatant
avec soulagement que je progresse assez vite et que je ne vais pas
tarder à atteindre la base du couloir. Là, les skis
retrouvent leur royaume, neige poudreuse à souhait, moelleuses
déclivités, si régulières et si unies,
qu'on oublierait l'existence des crevasses, si, de temps en temps,
un gouffre glauque, entrevu au passage, ne nous avertissait qu'il
existe des zones dangereuses où il serait imprudent de s'aventurer.
Il est 16 heures 30 quand nous arrivons au pied du
mamelon, sur lequel se dresse l'hospitalière et tentante
silhouette de la Cabane Schônbuhl. Nous pourrions encore arriver
le même soir à Zermatt, mais comme il nous reste des
provisions en suffisance, et que nous sommes en route depuis près
de quinze heures, nous décidons de nous arrêter là
pour la nuit. Une remontée de 20 minutes environ, et nous
voici sur la terrasse du refuge (2710 mètres). C'est un plaisir
que de s'installer dans cette confortable maisonnette, reluisante
de propreté, nette et ordonnée, où tout est
organisé pour le bien-être des alpinistes. Les matelas
sont peut-être un peu durs, mais on y trouve quand même
le sommeil et bien vite.

Glacier de Ferpècle, Mont Cervin et Dent d'Hérens
Vus du Col de Bertol 3300m - Photo A.Klepfenstein
4e ETAPE : ZERMATT
Mardi 23 Mars - Le lendemain à 7 heures (car
nous avons fait grasse matinée), le soleil illumine joyeusement
le paysage et réchauffe notre logis. Sans nous presser nous
déjeunons de bon appétit, nous emballons nos sacs,
et nous entamons la dernière étape de notre tournée.
Délicieuse descente sur neige parfaite, jusqu'à
la Staffel Alp. Là, de multiples traces rayent les pentes,
nous annonçant l'approche de régions fréquentées
par nos semblables. En effet, nous ne tardons pas à être
rattrapés, entourés, et dépassés par
un défilé ininterrompu de skieurs. Ce sont les habitants
de Zermatt (plus de cinquante personnes) qui, ayant assisté
à la messe, à la Chapelle du Lac Noir, rentrent chez
eux par la Staffel Alp.
Le chemin qui coupe une pente sous-bois est étroit,
et par places assez rapide. La surface en est bétonnée,
comme cirée par les innombrables glissades sans cesse répétées.
Cette dernière partie de notre expédition n'est pas
la plus agréable, et je ne serai pas fâchée
d'en voir la fin. Plus loin, la route est battue par les piétons.
Voici le premier hameau habité, dont les chalets
se chauffent à un soleil déjà printanier. La
neige fondante mêlée à la terre devient boueuse,
le terrain apparaît dans les ornières où ruisselle
l'eau du dégel.
Voici Zermatt ; ses hôtels (fermés en
cette saison) et la partie ancienne du village, qui étage
ses maisons en bois bruni, aux volets verts.
Une réception des plus cordiales nous est faite à
la pension Graven (ouverte toute l'année) où nous
arrivons à midi. Le propriétaire et sa famille nous
accueillent avec chaleur et nous servent un succulent et abondant
déjeuner, auquel nous faisons grand honneur. Au dessert,
le champagne pétille dans nos coupes, et nous trinquons joyeusement,
nous félicitant de la pleine réussite de cette merveilleuse
tournée qui a réussi au delà de nos espérances.
Ne suis je pas la première femme qui a accompli le trajet
de la Haute Route en hiver ?
Et nous nous sentons d'autant plus favorisés
que, le soir même, le temps se brouille. Nous quittons Zermatt
le lendemain par une tempête de neige, mais qu'importe maintenant?
nous avons atteint notre but, et le mauvais temps peut nous accompagner
pour notre retour à Chamonix par les vallées. Nous
ne nous en inquiéterons plus.
19 Avril 1927
Valentine BALLY-LEIRENS
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