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Un
peu de lecture ...
Les
ronfleurs de refuge
A
propos d'avalanches
Chamonix
Zermatt en 1927

Membre du Groupe de Haute Montagne (GHM),
Pierre CHAPOUTOT est l'auteur plusieurs livres :
. La Savoie (SAEP,
1974)
. En Savoie (Glénat, 1985)
. La montagne c’est pointu (1997)
. L'Epena, Montagne secrète de Vanoise
. La Meije (Hoëbeke, 2000)
et de très
nombreux articles publiés dans différentes revues.
Voir
sa page web




~
Pierre nous a quitté le
vendredi 20 janvier 2006
Article
et hommages
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A PROPOS D'AVALANCHES
Pierre CHAPOUTOT - La montagne c'est
pointu
Malgré mes nombreux automnes, je
me sens jeune homme. C'est que j'ai commencé ma deuxième
vie il n'y a guère: la première, je l'ai laissée
sous un tas de neige, quelque part dans le Beaufortain. Une belle
journée, ma foi ! Belle, mais diaboliquement tentatrice,
et pour tout dire traîtresse. C'est qu'il avait fait un temps
de chien pendant des jours et des jours, et j'en connais qui rongeaient
leur frein avec fureur. Comprenez: cela faisait peut-être
dix jours qu'ils n'avaient pu "sortir", dix jours coincés
entre la déprime du travail quotidien et la révolte
du temps libre gâché par un ciel lourd de diarrhées
cosmiques et de tempêtes hystériques - autant dire
dix années de prison !
Nous guettions l'éclaircie comme
un drogué attend sa dose; elle vint: c'était un lundi,
jour de liberté hebdomadaire, privilège de prix, surtout
s'il a fait mauvais le dimanche ! On passera la journée dans
des combes désertes, dans des vallons dépeuplés,
ou sur des crêtes recueillies; et on aura, naturellement,
une neige de cinéma...
Ce lundi-là, elle aurait mieux
fait de s'abstenir, l'éclaircie. Mais elle fut, nous étions
en état de manque, il fallait sortir.
La course, ou la vie !
Il faisait admirablement beau et froid.
C'était un de ces jours où flotte dans l'air quelque
chose d'inexprimable, quelque chose qui fait qu'on se sent tout
à coup très loin des choses d'en bas, comme prêts
à percevoir toutes sortes de mystères contenus dans
un environnement magique. C'est comme ça, la montagne. Allez
comprendre...
Il était tombé une quantité
incroyable de neige fraîche. Comme le froid n'était
arrivé qu'au tout dernier moment, en fin de nuit, la sous-couche
était complètement pourrie. Si l'on ajoute que la
chute de neige s'était accompagnée d'un vent très
violent on obtient la recette d'une situation idéalement
avalancheuse, une quintessence du genre, le degré 8 sur l'échelle
des risques. Du reste, cela s'était senti dès les
premiers pas: même sur terrain plat, on sentait se tasser
les plaques à vent...
Le bon sens populaire dira qu'il fallait
être fou, ou inconscient, pour sortir avec de pareilles conditions.
Comme nous étions parfaitement conscients des risques, on
pourra conclure que nous étions donc fous. Le bon sens a
sans doute raison, mais sa raison pèche en ceci qu'il s'agit
précisément de bon sens: c'est une denrée qui
n'existe pas à l'état pur dans la panoplie des alpinistes.
Demande-t-on à un amoureux d'être de bon sens ? Allons
donc ! Le bon sens, cela consiste à rester chez soi et à
y demeurer une fois pour toutes, tant il est vrai que le moindre
pas au-dehors met en péril la sacrosainte sécurité,
surtout par les temps qui courent !
Pour ce qui était de l'insécurité,
nous étions comblés. Nous avancions comme au coeur
d'un formidable château de cartes. Nous sommes pourtant arrivés
au sommet sans ennui, abstraction faite d'une trace à éreinter
un régiment de sapeurs. Nous étions contents de nous.
J'avais choisi cet itinéraire en le réputant d'une
extrême sûreté (c'est une opinion dans laquelle
je persiste aujourd'hui). Je n'aime pas le danger, mais je sais
qu'il n'y a pas de montagne sans danger: il n'y a donc pas d'alpinisme
sans risque. Mais si l'alpiniste va en montagne, ce n'est pas parce
qu'elle est dangereuse, ou du moins ce n'est pas principalement
pour cela, encore que la corporation doive bien comprendre quelques
spécimens que ce côté-là des choses excite
plus spécialement - quelle caste n'a pas ses extrémistes
? Je parle pour la moyenne des sectateurs, chez qui l'appétit
du risque est des plus médiocres. En revanche, on aura de
la jouissance à tourner le danger, à déjouer
ses pièges, à neutraliser ses astuces, bref à
lui adresser ses respects en forme de pied de nez, à se satisfaire
enfin que chacun reste à sa place.
Et c'est bien ce qui s'était passé,
ce jour-là. Nous avions tassé la neige en contrebas
du sommet, histoire de se garer du vent aigrelet qui montait depuis
la Tarentaise, et nous nous étions offerts au soleil. J'avais
de la bonne tomme et une canette de bière, c'était
bien. Que vouloir de plus ?
Nous avons fait une petite variante à
la descente, histoire d'éviter une mauvaise croupe soufflée,
pour échouer au fond d'une combe un peu plate au bout de
laquelle nous allions retrouver notre trace de montée, en
passant juste à l'aplomb de la raide pente sommitale. Nous
vîmes alors qu'il y avait un skieur dedans - le Destin allait
rendre son arrêt ! L'avalanche a d'abord fait mine de passer
derrière nous, puis elle a rebondi sur les flancs de la combe,
une fois, deux fois - nous avions pris le large, mais nous n'arrivions
pas à prendre de la vitesse, elle nous a rejoints. Il y eut
d'abord ce grésillement dru et dense dans les jambes, puis
comme un choc au niveau du sac, un mascaret irrésistible,
sans vraie brutalité d'ailleurs, plutôt une insistance
presqu'amicale, mais invincible (ça oui !), et définitive.
Nous nous sommes retrouvés couchés sur le ventre,
enfouis, ahuris. Comme j'ai regretté de ne pas avoir eu le
temps de libérer mes fixations ! Je me retrouvais là,
bloqué, bétonné, coincé, enseveli dans
cette neige tellement absurde. Cela devait donc arriver, et c'était
arrivé.
Je ne dirai rien des tempêtes qui
s'agitèrent dans ma tête tout le temps où je
fus en état de disserter sur ma condition. Qu'importe ? Admettons
seulement que l'esprit cesse de fonctionner selon les normes ordinaires,
dès lors que ce qui n'avait jamais été qu'une
hypothèse (invraisemblable ou redoutée) devient soudain
la réalité. À quoi bon raisonner sur "ce
que l'on ferait si..." puisque justement on ne peut se définir
qu'en fonction de l'expérience, et que tout est remis en
cause dès l'instant où le "si" devient le
"ça", non pas même l'expérimenté,
mais le passage du supposé au connu... C'est cela, l'important,
et je n'ai pas le goût d'en faire exhibition: à chacun
ses petits et ses grands secrets... J'étais du reste aux
prises avec des soucis bien contradictoires: assurer le confort
du moment, réfléchir sur notre avenir... Quelqu'un
nous porterait-il secours ? Saurait-on nous découvrir ? Et
quand nous trouverait-on ? Avant... ou après ?
Nous eûmes la réponse quelques
heures plus tard. Je ne cache pas que le réveil fut plus
pénible que l'ensommeillement. J'étais agité
de frissons violents et douloureux, mon esprit peinait à
faire la synthèse des faits et des lieux. On nous avait porté
secours, on nous avait arrachés à notre gangue de
neige, on nous avait transportés à l'hôpital
de Bourg-Saint-Maurice, on nous avait ramenés au jour - nous
étions sauvés. Il est superflu de dire la gratitude
que nous avons pour ces hommes et ces femmes à qui nous devons
ce résultat très simple et très important de
pouvoir conter cette aventure, et qui l'ont obtenu le plus naturellement
du monde, puisque c'était leur métier de le faire.
Le lendemain, vinrent les gendarmes qui étaient allés
nous chercher là-haut. Ils étaient heureux, peut-être
autant que nous, heureux d'avoir réussi le sauvetage, heureux
de notre bonheur. Ils n'eurent pas un mot de reproche: ce n'étaient
pas des gendarmes de bon sens.
Il n'existe pas de polémique plus
stérile que celle qui cherche, dans le domaine de la montagne,
à opposer les sauveteurs aux sauvés. Comme si les
uns et les autres n'étaient pas, d'abord, de la même
espèce, et donc complices. Le sauveteur est avant tout un
alpiniste qui a choisi d'être sauveteur. Peu importe que ce
soit par pur altruisme, ou parce que cela offre la possibilité
de vivre en montagne - l'important, c'est que ce soit réellement
un choix. Le sauveteur sait que la montagne comporte des dangers,
et que le fait d'y opérer en sauveteur en rajoute. Mais il
ne se différencie pas fondamentalement des autres alpinistes,
qu'il s'agisse des guides ou des purs amateurs. Comme eux, il aura
été débutant, comme eux, il aura commis des
erreurs, et en aura, peut être, tiré la leçon;
comme eux, il aura à maintes reprises joué avec le
feu, et estimé parfois que c'était bien "tangent",
comme eux, il aura petit à petit accumulé cette carcasse
d'âge et de roublardise qui s'appelle l'expérience,
et qui n'empêche pas de commettre, quelque jour, l'incroyable
bévue. Qu'elle est longue, la liste de tous les vieux renards
emportés par surprise, quand on les croyait invulnérables
! Invulnérables, les vieux renards ? Ni plus ni moins que
les jeunes loups, seulement un tout petit peu plus roublards, plus
habiles à faire la nique au mauvais sort, et d'ailleurs portés
quelquefois à cette témérité que confère
la certitude de l'immunité acquise, et qui suffit à
en annuler les effets ! Et pourtant, ce n'est pas aux vieux renards
que l'opinion reproche de défaillir, surtout s'ils sont militaires
ou professionnels. Eh quoi, y aurait-il deux espèces d'accidentés,
ceux qu'on excuse a priori parce qu'ils ont l'expérience,
une médaille ou des galons, et ceux qu'on couvrira d'opprobre
parce qu'ils manquent de bouteille ou qu'ils se rendent coupables
du délit d'amateurisme ?
Mais ne voit-on pas que c'est là
précisément le monde à l'envers, qu'on est
d'autant moins pardonnable d'avoir commis une faute qu'on est un
vieux de la vieille, et qu'on est d'autant plus excusable d'encourir
les périls de l'Alpe qu'on l'a fait pour des prunes ? Ah
tenez, l'idée d'aller me casser la figure en montagne quand
rien ne m'y oblige m'est moins insupportable que celle de m'éreinter
au boulot, ou de faire don de ma peau aux faiseurs de canons ! Et
je suis prêt à parier que nombre de sauveteurs l'entendent
bien sur ce ton-là. Cela n'empêchera pas de régler
quelques comptes, c'est sûr, vu que "ces cons-là
ont attaqué un couloir alors que ça ne gelait pas
, ou "qu'ils sont partis avec une mauvaise météo",
ou encore "qu'ils se sont embarqués dans une paroi déjà
encombrée", etc... D'accord, ça se discute -
mais ça se discute entre alpinistes. C'est déjà
un débat d'experts, et il y a une question qui ne sera jamais
posée parce qu'elle est implicitement résolue d'avance,
c'est celle de savoir si l'alpiniste a le droit de s'engager en
montagne à partir du moment où cela peut engager la
sécurité d'un éventuel sauveteur. La réponse
a été donnée du jour où des alpinistes
ont commencé à se faire sauveteurs: c'est Oui.
Reste l'aspect matériel des choses.
On peut évidemment manipuler la démagogie, faire remarquer
que les accidents de montagne coûtent infiniment moins cher
à la collectivité que l'alcoolisme, les accidents
de la route ou les entreprises belliqueuses, mais cela ne résout
pas totalement le problème. C'est vrai qu'un sauvetage coûte
cher, surtout quand il met en branle cette petite merveille qu'est
l'hélicoptère. Il faudrait être singulièrement
bégueule pour prétendre que les alpinistes n'ont jamais
demandé à être secourus de cette façon-là.
Il y en a pourtant qui raisonnent sur ce registre, au nom des préceptes
de l'écologie pure et dure. Moi, je n'en suis pas. J'aurais
eu bonne mine, sous mon avalanche, avec une caravane terrestre !
Grâce à l'hélicoptère, on a pu m'en sortir
deux heures après que je me sois transformé en paquet
recommandé à destination de St Pierre, et il ne me
restait alors que 5 ou 10 % de chances de refaire carrière
au Grand Magie Circus !
Je sais bien qu'on a aussi tendance à
abuser de l'hélicoptère, et ce "on" vise
autant les usagers que les techniciens. Côté sauveteurs,
c'est devenu un réflexe: on annonce un pépin quelque
part, toc ! Voilà l'hélico qui décolle, quitte
à faire les courses au passage. Côté alpinistes,
c'est encore mieux, on en est maintenant à l'hélico-stop:
on s'embarque dans une paroi, bon pied, bon oeil, quelque chose
ne va pas, on a un problème de redescente ?... Simple comme
bonjour: on lève le pouce, et voilà le taxi ! Il y
a certes quelque chose à faire de ce côté-là:
question d'éducation tout autant que de Droit.
Il reste que, même moralisé
dans son usage, le sauvetage aérien est onéreux. Il
est juste que les sauvés aient leur part de responsabilité.
Mais il existe des mécanismes efficaces d'assurance, et la
plupart des alpinistes y cotisent. Alors, de quoi se plaint le gogo
? Des rares cas où les sauvetages concernent des victimes
ni assurées, ni solvables ? Rares, bien rares, en effet !
Cela nous coûte de l'argent ? Et après ? On se sera
cotisés pour sauver la peau d'un ou deux petits chenapans:
c'est un petit luxe qu'on peut bien se payer, non ?
L'avalanche, c'était le 10 mars
1980, au Mont Coin, près d'Arèches ...
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